Tout est à recommencer
J'étais bien décidé à explorer plus avant le territoire autour de la maison. J'avais préparé des itinéraires, échafaudé des aventures qui feraient de moi un authentique découvreur de trésors, un
aventurier comme on n'en a plus vu depuis le XVIIIe siècle. Mais dans la soirée, mes maîtres ont commencé à ranger toutes leurs affaires, ainsi que les miennes, dans les sacs de voyage. Le séjour
était-il subitement écourté ? Je ne parvenais pas à l'envisager. Il était déjà tard : le soleil n'était plus qu'une pâle lueur lointaine derrière les arbres, il n'était pas heure à prendre le
départ. Bien que les sacs aient été rapidement descendus à l'entrée de la maison, mes maîtres ne semblaient pas dans le même état de fébrilité qui accompagne leurs voyages, et ils ne tenaient pas
à notre hôte le discours habituel des remerciements convenus. Au contraire, ce dernier préparait comme à l'habitude un repas aux odeurs fort alléchantes. Il y avait manifestement une anomalie
dans ce tableau.
Le dîner eut lieu le plus normalement du monde, dans le jardinet que j'avais exploré plut tôt, à coup de légumes du pays et de grillades. Les papotages allaient bon train, et je soupçonnais que
mes maîtres, sans doute sous l'action du soleil provençal ou à cause d'un bain de mer prolongé qui leur aurait retourné l'esprit, s'étaient simplement trouvé une soudaine passion pour le
rangement. Une passion pathologique, car vous conviendrez que même en étant un fervent partisan du "chaque chose à sa place", il n'est pas usuel de déposer ce que l'on vient de ranger sur le pas
de sa porte. L'énigme restait entière.
Quand le repas fut terminé, les reliefs débarrassés et le lave-vaisselle nourri, mes maîtres prirent leurs sacs, qui sur le dos, qui sous le bras, et commencèrent à s'éloigner à pied de la
maison. Ils n'allèrent pas bien loin dans la nuit noire. Ils empruntèrent à quelques pas du jardinet un petit escalier qui descendait au milieu des buissons, et qui menait à une autre maison,
juste un peu en contrebas. Je fus contraint de les suivre, ou plus exactement, je fus soulevé et transporté au milieu des sacs.
Je me retrouvai dans un endroit qui ne m'était pas inconnu. Quelques instants et une vague reconnaissance du terrain suffirent à rafraîchir ma mémoire : mes maîtres et moi-même étions déjà venus
ici il y a quelques mois. J'étais encore un gamin à cette époque, mais cette très légère fragrance (que seul l'odorat très développé d'un chat pouvait déceler) sur le petit lit du salon faisant
office de canapé ne pouvait mentir : j'avais déjà honoré ces lieux de ma présence. Ce souvenir en appela un autre, que j'avais tant bien que mal tenté de refouler tant le traumatisme fut grand,
qui revint comme un flash. Je revivai en un instant plusieurs heures d'angoisse vécues l'année passée. Je n'aime pas trop en parler, peut-être vous la conterai-je un jour, quand j'aurai
suffisamment travaillé sur moi-même.
Les sacs de voyage furent à nouveau ouverts et les affaires savamment éparpillées. Quant à moi, il fallait que je reprenne possession des intérieurs et des extérieurs. Pour l'heure,
mes maîtres se préparaient à dormir. Je décidai d'en faire autant.
lire aussi :
chapitre 1 :
Préparatifs
chapitre 2 :
Le voyage
chapitre 3 :
Accoutumance
chapitre 4 :
Sortir
chapitre 5 :
Tout est à recommencer
chapitre 6 :
La niche du chat
chapitre 7 :
Ma fenêtre préférée
chapitre 8 :
Le blues du voyageur
Vite ! Vite ! Vite ! la suite de l'histoire car tu racontes "trop bien " Moi, je me régale ! !
Merci à toi et bonne continuation ...
Pamplemaousse