Le monstre et moi ayant désormais chacun notre domaine, je décidai, ce matin, qu'il était temps de commencer les vacances pour de vrai. Je commençai par terminer de visiter l'intérieur. Je passai
consciencieusement en revue tous les coins et recoins, allant même, à l'aurore, jusqu'à ouvrir la porte de la cuisine que mes maîtres avaient pris soin de fermer avant de se coucher. Je parviens
sans problème à ouvrir presque toutes les portes, mais ma méthode n'est pas la plus silencieuse ni la plus discrète. En fait, j'agis presque comme n'importe qui le ferait : j'exerce une pression
sur la poignée jusqu'à ce que la porte s'ouvre. C'est bête comme chou. Je saute sur la poignée, je l'agrippe avec mes pattes antérieures, sous mon poids, elle pivote lentement vers le bas jusqu'à
permettre l'ouverture de la porte. A ce stade, je glisse au sol et la poignée remonte d'un coup, provoquant un claquement caractéristique. Généralement, mes maîtres arrivent alors en courant pour
m'empêcher de commettre l'irréparable, comme déchiqueter un sac poubelle par exemple. A l'aurore donc, mon maître a débarqué, réveillé en sursaut par mes exploits gymnastes. Il m'a sermonné, m'a
jeté hors de l'antre et a refermé la porte en m'enjoignant de ne pas recommencer. Ce que je fis pendant plusieurs minutes. Ma seconde tentative a eu raison de sa résistance. Nul ne vint
m'importuner dans mon exploration. Mes maîtres étaient bien trop occupés à essayer de finir leur nuit dans la chaleur de leur chambre. A leur réveil plusieurs heures plus tard, ils purent
constater que la porte de la cuisine était ouverte, qu'aucun sac poubelle n'était éventré, aucune victuaille mise à mal par mon instinct ou ma dentition. Que cela serve de leçon à leur paranoïa.
Non mais pour qui me prennent-ils ?

Lors de mes pérégrinations, je redécouvrai avec
délice un coin que j'avais trouvé aux dernières heures de mon précédent séjour. Il s'agit d'une sorte de niche au-dessus de la douche, dans laquelle règne en permanence une température fraîche.
Ayant grandi depuis l'année dernière, je n'avais plus aucune difficulté pour y accéder, et le bond de près de deux mètres ainsi que les quelques pas le long d'une percée dans la cloison ne
me faisaient absolument pas peur. Encombrée d'antiques ustensiles de toilette, cette niche bizarrement placée allait vite devenir mon lieu de repos favori.
Une fois que j'eus mémorisé le plan de la maison dans son intégralité, le temps vint de passer à l'extérieur. Dans le petit matin, la fraîcheur (relative) de la nuit n'e s'était pas encore
suffisamment estompée pour réveiller les cigales. Seules quelques téméraires insomniaques répétaient timidement leurs trilles, laissant un silence relatif planer sur le jardin et la colline
alentour. C'est l'heure à laquelle même les couche-tard aiment à faire l'effort de se lever pour aller se dégourdir les jambes dans les chemins environnements avant que le soleil et la chaleur
n'écrasent toute velléité d'effort pour le restant de la journée.

Mes maîtres ne faisant pas partie de cette catégorie, j'étais seul dehors, le coeur rempli de témérité. Enfin j'étais l'aventurier authentique, le découvreur de
civilisations, l'ouvreur de chemins vers des mondes inexplorés, j'étais Colomb, j'étais Livingstone, le monde était à moi, au moins jusqu'au grillage de la propriété. Je découvris ainsi des
chemins de terre et de cailloux, j'inventoriais les arbres, je traversai une savane de hautes herbes, rien ne pouvait m'arrêter.
La journée passa ainsi. Je vis mes maîtres quitter la maison avec une serviette de plage sur le dos, puis je les vis revenir, ils vivaient leur vie, je vivais la mienne. Je me mis à rêver que la
vie pourrait s'écouler ainsi, paisible et loin du tumulte des grandes villes. Juste eux, moi et la nature environnante qui m'emplissait l'âme et me donnait des pistes pour la recherche du vrai
sens de la vie. Pourtant, je fus vite amené à redescendre sur Terre. J'entendis un bruit de moteur. Une voiture s'approcha, se gara.

Puis j'entendis des voix. Je m'avançai prudemment pour voir ce qu'il se passait. Je vis le propriétaire des
lieux (celui que ma maîtresse appelle"papa" et qui est le maître du monstre) accueillir deux personnes. Visiblement, "papa" recevait. Je repartis vers la maison tourner autour des jambes de ma
maîtresse. Un peu plus tard, j'entendis tinter le grelot que porte en permanence le monstre autour du cou. Méfiant, je me concentrai sur ce bruit. Soudain, "papa" déboula avec ses invités... et
le monstre ! Celui-ci m'aperçut et se mit à aboyer et à courir dans ma direction. Je fis gonfler ma queue pour tenter de l'impressionner, mais je me rendis compte instantanément de ce que cette
situation avait de ridicule par rapport à la taille du molosse. Je décidai d'appliquer mon plan B et me précipitai vers mon coin-niche. Là, j'étais sûr que le monstre ne pourrait m'atteindre. Mon
maître, qui prenait une douche, fut surpris de me voir sauter et me terrer au fond de ma cachette. Peu importe ce qu'il pensait de la situation, j'étais bien décidé à rester là haut jusqu'à la
complète disparition du monstre.
lire aussi :
chapitre 1 :
Préparatifs
chapitre 2 :
Le voyage
chapitre 3 :
Accoutumance
chapitre 4 :
Sortir
chapitre 5 :
Tout est à recommencer
chapitre 6 :
La niche du chat
chapitre 7 :
Ma fenêtre préférée
chapitre 8 :
Le blues du voyageur