J'ai dormi sans discontinuer pendant des heures et des heures. Par "sans discontinuer", j'entends "à part pour réclamer mes croquettes ", bien sûr. Un sommeil peuplé d'étranges rêves qui
m'arrachent des gloussements indéchiffrables. Il faut dire que l'ambiance est assez étrange : plus le bruit des cigales, plus la cabane au-dessus de la douche, plus le grelot du monstre. Plus les
balades au sortir d'une fenêtre laissée entrouverte à mon intention. Le temps est pourri. On se croirait au mois d'avril. Nous avons quitté la Provence. Les vacances sont terminées, mais seuls
mon maître et moi sommes rentrés chez nous. Ma maîtresse joue les prolongations du côté de Lyon. Elle me manque. Ses calins surtout. Surtout aussi sa façon de m'aimer, si palpable. Ça doit vous
paraître étrange mais nous, les animaux, sommes capables de voir vos sentiments comme s'ils étaient faits de matière. Ils le sont, d'ailleurs. Ceux que ma maîtresse éprouvent pour moi sont
le plus grand réconfort que je connaisse. Je m'y love dès que possible, je m'en entoure à chaque instant, je m'en parfume à toute occasion. Son amour me construit et me définit : sans lui, je ne
serais pas moi. Alors oui, elle me manque. Je trompe l'ennui en dormant, en parlant avec mon maître : où est-elle ? quand reviendra-t-elle ? Il me répond qu'il m'aime, me fais des calins, fais
tout ce qu'il peut. C'est bien, mais ce n'est pas elle. Je vois bien que lui non plus n'est pas entier sans elle.
La journée du retour a commencé très tôt. Lever aux aurores dans la fraîcheur du matin. Branle-bas de combat général. On boucle les sacs, on fait un semblant de ménage, on n'a pas envie de
partir, alors forcément, on s'irrite un peu, on se dit "dépêche-toi", on se répond "vas-y, ne m'attends pas"... Comme d'habitude, on trouve les sacs bien plus lourds qu'à l'aller. Puis vient le
moment de partir pour de bon. "Papa", adorable jusqu'au bout, a proposé de nous amener jusqu'à la grande gare, nous évitant le TER. Je n'ai pas envie de monter dans la voiture, et tout le long du
trajet, je le fais savoir à l'ensemble des automobilistes qui empruntent l'autoroute en même temps que nous, en criant de désespoir avec la régularité d'un métronome suisse. Quand mon maître me
caresse beaucoup, je diminue le tempo. A l'arrivée, je suis tellement sur les nerfs que j'accueille avec joie l'ouverture de mon sac de transport. Contrairement à mon habitude, je m'y engouffre
sans demander mon reste. A la montée dans le train, mes maîtres me glissent sous le siège à leurs pieds. Ils se souviendront que la climatisation souffle par en-dessous vers la fin du voyage. Ça
ne me dérange pas. Ce vent froid et le stress du voyage en voiture s'unissent pour me plonger presqu'instantanément dans un engourdissement auquel je n'essaie même pas de résister.
A l'arrivée, le temps est gris, il pleut, il fait froid. Mes maîtres s'achètent des sandwichs qu'ils mangent debout dans le hall de la gare, dans le tumulte des voyageurs qui partent ou qui
reviennent, dans la cohue de tous ceux qui attendent un train ou qui viennent chercher un voyageur. Ils peinent à se séparer. Je commence à trouver le temps long dans mon sac. Je gesticule pour
leur faire comprendre. Finalement, mon maître prend ses bagages, cale mon sac sous son bras. Ma maîtresse me fait un dernier calin, puis on s'en va. Elle reste, attendant un train pour repartir
dans l'autre sens.

Dans le métro, je sais que le
voyage touche à sa fin. A chaque station, je sens notre chez-nous qui se rapproche. Puis c'est notre rue. Il pleut, et les gouttes passent au travers des filets d'aération de mon sac. Je râle. Je
veux sortir de ce sac. J'en ai vraiment assez. Dans l'ascenseur, je m'agite tellement que mon maître condescend à me laisser sortir et couvrir les derniers mètres sur mes pattes. L'ascenseur
s'ouvre, je me précipite sur le pallier. Mon maître donne les deux tours de clefs dont le bruit m'est si familier, et ça y est, je suis chez moi. Soulagé. Déçu. Triste. Comme un retour de
vacances. Ma maîtresse me manque.
lire aussi :
chapitre 1 :
Préparatifs
chapitre 2 :
Le voyage
chapitre 3 :
Accoutumance
chapitre 4 :
Sortir
chapitre 5 :
Tout est à recommencer
chapitre 6 :
La niche du chat
chapitre 7 :
Ma fenêtre préférée
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