Si je ne vous ai pas écrit depuis le retour de mes maîtres, c'est qu'avec eux s'en est venue une chose mystérieuse qui a titillé mon odorat dès la porte franchie. Hélas, ces humains bornés se
sont depuis ingéniés à me tenir éloigné de la chose, et comme de l'ignorance naît la curiosité (en tous cas chez moi...), je suis devenu de plus en plus avide de m'approcher et d'en savoir plus.
Hélas, la porte de la cuisine, déjà rarement ouverte, reste systématiquement fermée, et plus jamais mes maîtres n'oublient de caler la planche de bois qui en bloque l'accès, m'empêchant d'en
venir à bout selon une technique éprouvée (j'ai déjà raconté ma technique pour ouvrir les portes dans un article sur lequel je n'arrive pas à remettre la patte. J'offre une photo dédicacée à la
lectrice ou au lecteur qui le retrouvera ; merci de répondre dans les commentaires). Bref, voilà un couple de semaines que je ne pense plus qu'à ça !
Et puis, et puis, avec l'usure du temps, les meilleures intentions du monde perdent de leur urgence, et hier, enfin, j'ai pu me glisser dans le mince interstice laissé par la porte à peine
entrebaillée ; ce qui prouve en passant que
je n'ai pas pris tant de poids que ça (mais c'est une autre histoire). Curiosité
à son paroxysme, odorat affûté comme une lame de sabre nippon, je me suis approché et j'ai vu. Enfin, j'ai aperçu, parce que mes maîtres sont aussitôt apparus en poussant des
cris d'orfraie et s'en invectivant à qui mieux-mieux en se rejetant la responsabilité de la négligence. Une cage plutôt petite, aux
barreaux serrés, des couleurs vives, voilà tout ce que mes yeux ont pu capter dans ma fugitive incursion, avant de me faire promptement soulever de terre et, après un court vol plané au-dessus du
parquet, être retombé du mauvais côté de la porte prestementsécurisée. Plus frustré qu'à mon tour, je décidai de me poster à un coin stratégique où je pourrai surveiller l'entrée de la cuisine
tout en ayant l'air de dormir.
Je n'eus pas à attendre plus d'une vingtaine d'heures. Ce matin au réveil, mes maîtres affichaient leur mine propre aux lendemains de passage à l'heure d'été. C'est fou comme une poignée de
minutes peut changer la physionomie d'un humain... Tant mieux pour nous, qui retrouvons nos bipèdes (selon l'expression de la
Martine) plus proches
que jamais de leur état animal. Bref, j'ai tout de suite senti que LE jour était arrivé. Je n'ai pas attendu longtemps. La première savate trainante qui passa la porte de la cuisine ce matin
laissa grand-béer l'entrée de la pièce et il ne me fallut que quelques dixièmes de secondes pour me propulser dans la place. Depuis la planète sommeil, mon maître ne prêta pas une once
d'attention à ma présence, trop occupé à se demander ce qu'il pouvait bien faire debout face au réfrigérateur ouvert, sûr qu'il y avait une bonne raison et s'évertuant à la chercher au fond de
son subconscient.
Je me suis avancé vers la cage, la truffe frémissante, et j'ai vu une créature d'une beauté exquise, qui fixait sur moi ses grands yeux noirs suppliants remplis d'une terrible solitude. J'en eus
le coeur déchiré. Je m'approchai doucement pour ne pas l'effaroucher et collai ma truffe contre la grille. Le petit être tendit sa main griffue à travers les barreaux de sa cage et la posa près
de mon oeil. Surpris par cette démonstration d'amitié inattendue, je reculai d'un pas.
Hélas, le destin est cruel. Ma maîtresse a emporté mon nouveau et mon seul ami en partant travailler. Il n'était ici que de passage. Au cours de son séjour, il nous avait été interdit de nous
rencontrer, et le jour où, enfin, nous pouvions nous connaître, il m'était enlevé, sans doute à jamais. Ne me reste de lui que cette photo que mes maîtres ont pris avant qu'il s'en aille. Mais
que vaut une photo en prix d'une amitié brisée ?
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